Extrait
De l'autre côté du miroir

De l'autre côté du miroir

Pages 15-16

En outre, le clientélisme n'est pas qu'une atteinte aux notions de démocratie et de justice sociale, c'est une atteinte fondamentale à la notion de dignité humaine. En cela, le clientélisme n'est jamais que la forme la plus extrême des politiques paternalistes et d'assistanat assumées et revendiquées par certains. Ces élus politiques, sous couvert de « grand coeur » et de « solidarité », rendent des services aux gens non pas pour les inciter à prendre activement leur place dans la société, mais pour les maintenir dans une position d'infériorité, de fragilité et de redevabilité par rapport à leurs « protecteurs ». Ils ne souffrent évidemment aucune critique, aucun avis contraire, perpétuant ainsi une forme d'asservissement moderne. Ces agissements politiques, qui leur permettent d'affermir leur pouvoir, ont perduré bien trop longtemps pour que l'on puisse les considérer comme une simple dérive d'un système a priori bien intentionné : c'est devenu le système « en soi ». Et il n'y a rien de tel pour amoindrir la dignité des gens, renforcer soit la fatalité, soit la rancoeur et la frustration, pouvant nourrir pas mal de maux actuels...

La campagne de 2012 m'est donc apparue, dans le chef de certains élus sortants, comme une lutte violente et acharnée pour le contrôle des ressources que sont les marchés publics, les subsides associatifs et les emplois dans l'administration.

L'accession au pouvoir n'est plus le moyen de réaliser un projet, mais celui qui permet de se constituer une clientèle d'électeurs fidèles qui assureront les réélections futures. Évidemment, cette triste réalité n'est pas propre à Molenbeek. Elle est présente autant dans les communes populaires que dans les plus nanties. À la différence qu'à Molenbeek, nous devons parfois faire face à un clientélisme décomplexé qui ne prend même pas la peine de se cacher. « Un logement, un emploi ? Téléphonez-moi. » Voilà ce que l'on pouvait lire sur un tract distribué par un candidat socialiste lors des élections communales de 2012. Ce candidat occupait la fonction d'administrateur délégué d'une société gérant plus de 3 000 logements sociaux. Ce tract ne présentait pas les propositions du candidat en matière de logement ou d'emploi. Non, il s'agissait de promettre un emploi ou un logement en appelant le candidat qui profiterait de sa position pour « faire avancer le dossier »,c'est-à-dire faire reculer celui de tous les autres.

Pages 24-25

Nous sommes allés nous coucher dans l'espoir que la nuit porterait conseil. Mais le lendemain matin, nous nous réveillons groggy. Le lundi midi, au moment de nous rassembler avec les militants pour valider ou non notre entrée en négociation, je reçois un appel d'Ahmed El Khannouss m'informant qu'au cdH molenbeekois, il y a de fortes réticences à entrer en négociation dans le schéma actuel, ce qui réouvre automatiquement le jeu. À partir de ce moment-là, les téléphones chauffent, les consultations en interne ainsi qu'avec le PS, le cdH et le MR se multiplient. Je me souviens de ma dernière conversation téléphonique avec Philippe Moureaux, alors que je me trouve avec les membres de la locale. Il tente de me convaincre de ne pas bouger, me dit que si le PS et Ecolo restent soudés, le MR et le cdH ne pourront rien faire. Ma crainte, à cet instant, est que le PS et le MR en viennent finalement à reconduire la majorité sortante, c'est-à-dire à privilégier l'option de l'immobilisme.

J'avais besoin d'une garantie que le PS ne retournerait pas vers son meilleur ennemi, le MR. La réponse de Philippe Moureaux fut décisive dans la suite des événements. Il m'a dit, en substance, qu'il pouvait s'engager pour lui, mais qu'il ne pouvait le faire pour son parti. Il ne pouvait pas me donner de garantie solide. Pire, sa réponse indiquait que le scénario du statu quo était sur la table du côté du PS.

Au moment de raccrocher, les pensées se bousculent dans ma tête : si nous ne voulons plus d'une alliance PS-MR, il nous faut accepter les demandes de rencontre du MR, au risque de nous faire doubler et de laisser les Molenbeekois subir pendant six nouvelles années une majorité dont les deux partis passent leur temps à se neutraliser. L'ancien bourgmestre était-il conscient que sa réponse signait la fin de son maïorat ? Je l'ignore encore aujourd'hui.