Extrait
Un besoin de témoigner

Un besoin de témoigner

Pages 5-6

Le jour où je me suis engagée en politique, j'ignorais où cela me mènerait. Je n'en avais anticipé ni les bonheurs ni les souffrances. Je venais de fêter mes 30 ans. Mes enfants entraient à l'école. Je venais de m'installer à Molenbeek où je travaillais déjà depuis deux ans. C'était à l'automne 2003. Ecolo, le parti que j'avais rejoint, sortait d'une importante défaite électorale. J'avais envie de m'impliquer pour mes idées, pour ma commune, Molenbeek.

La raison de mon engagement politique ? La volonté de défendre un projet de société en phase avec mes valeurs : la justice sociale, la dignité, le respect des cultures et la sauvegarde d'une planète que j'ai eu la chance de parcourir de long en large, qui me fascine, m'émerveille par les richesses qu'elle recèle, l'harmonie et la perfection des écosystèmes.

À vrai dire, prendre une carte de parti m'a demandé beaucoup d'efforts, mon parcours ne m'y menait pas naturellement. Je ne connaissais pas vraiment de représentant politique, et ceux que j'avais pu croiser m'avaient fait mauvaise impression ; leurs discours sonnaient faux.

J'ai longtemps pensé qu'il était possible de changer l'ordre des choses sans passer par la case politique. Depuis mon plus jeune âge, autant que je m'en souvienne, j'ai toujours voulu « sauver » le monde. C'est dans la sphère associative que j'ai d'abord consacré mon énergie et étanché ma soif d'engagement ; en tant que bénévole, puis en travaillant chez Oxfam, dans le secteur de l'éducation au développement. J'animais notamment des ateliers de sensibilisation auprès des jeunes autour de la mondialisation. Cette expérience m'a fait prendre conscience, contrairement à ce que je pensais précédemment, que les leviers politiques et institutionnels sont fondamentaux pour faire bouger les lignes dans le bon sens.

Molenbeek, dans la tourmente des attentats

Pages 141-142

En janvier 2015, les attaques contre la rédaction de Charlie Hebdo et l'Hyper Cacher ont été un immense choc et, il faut le dire, l'objet de polémiques et de débats tendus, notamment pour celles et ceux en contact avec les jeunes. Il s'agissait, dans l'émotion du moment, de choisir son camp : être Charlie ou ne pas l'être. C'était presque irrationnel, la nuance n'avait plus voix au chapitre.

Je me souviens de la profonde incompréhension de nos enseignants, de nos éducateurs et des acteurs de première ligne face à l'attitude de jeunes qui réagissaient à contre-courant et dont certains semblaient presque justifier l'attaque contre l'hebdomadaire satirique. Chacun a alors pris conscience qu'il était fondamental d'agir, de mieux comprendre, de s'outiller et, par conséquent, de quitter les postures moralisatrices, compréhensibles mais inefficaces.

Les initiatives que j'avais développées en matière de prévention de la radicalisation violente tout comme la dynamique enclenchée en matière de dialogue interculturel ont pris une ampleur plus importante.

Au niveau de mon cabinet et des services concernés, nous avons proposé toute une série d'actions à destination des professionnels, des jeunes ou des familles, telles la diffusion de la pièce de théâtre Djihad d'Ismaël Saidi ou encore l'organisation de rencontres avec des personnes légitimes aux yeux des jeunes pour évoquer ces sujets difficiles (comme Mourad Benchellali, parti en Afghanistan en 2001 et détenu trois ans à Guantánamo, qui va à la rencontre des jeunes pour témoigner et les mettre en garde).

La mise sur pied de groupes de paroles, de séminaires à destination des acteurs de première ligne, de séances de ciné-débats, l'organisation du premier grand repas interculturel sur la place communale à l'occasion du ramadan et toute une série d'autres initiatives nous ont permis d'avancer une réponse démocratique et inclusive à l'enjeu de la radicalisation violente. Ce furent autant d'occasions pour les enseignants, les animateurs et les éducateurs de prendre part au débat, de verbaliser, de mettre des mots sur des maux, d'aiguiser leurs connaissances et d'améliorer leur confiance en eux ; autant de moments pour leur permettre directement de s'exprimer ou, au minimum, d'entendre différentes grilles de lecture.