Médine, ou quand la controverse est au service de l'émancipation

11/10/2017

En septembre 2015, Médine vient faire un concert à Molenbeek, invité par les éducateurs à l'initiative du projet Bknt Rap Project.

Initiative que je soutiens pleinement. Sa venue suscite la colère de certains militants de gauche qui me reprochent de donner une vitrine à un pourfendeur de la laïcité qui, selon eux, fait l'apologie de la violence. Je décide à l'époque d'écrire ce texte.


1 er octobre 2015

Ils s'appellent Mustapha, Amadou, Cristina, Jan ou Marie. Ils ont moins de 30 ans et sont Molenbeekois. Ils sont près de 45000. Beaucoup sont belges, certains marocains, pakistanais, roumains. Certains sont musulmans, d'autres pas. Certains réussissent brillamment, d'autre galèrent, mais plus de 40% d'entre eux rament pour trouver un job. Les contrôles de police, ils connaissent. Les questions sur l'origine de leurs parents, ils en ont soupé. Une grande partie d'entre eux a connu au moins une fois une expérience discriminante. Tous souffrent de voir leur commune continuellement stigmatisée. Et ils sont nombreux à être méfiants par rapport aux institutions : l'école, la police, les médias, les politiques. Même s'ils rêvent de fonder une famille, gagner leur vie décemment, ils sont souvent désabusés, en colère.

Les infrastructures publiques à destination des jeunes sont nombreuses à Molenbeek : des maisons de quartier, des salles de sport, des services spécialisés... Mais ces outils ont été le bras armé d'une politique électoraliste pendant vingt ans : des activités purement occupationnelles pour acheter la paix sociale dans les quartiers. Un vrai gâchis.

Depuis 2012, en tant qu'échevine de la jeunesse et de la cohésion, avec les équipes, nous axons notre action autour de l'inclusion et de l'émancipation : d'abord, donner la parole aux jeunes, les prendre au sérieux et leur faire confiance. Permettre le débat, apprendre à exprimer des désaccords et à accepter les divergences, proposer différentes grilles de lectures, développer l'esprit critique, ouvrir les horizons. Enfin, les encourager dans leurs projets, les valoriser et leur permettre de prendre leur place dans la société.

C'est un enjeu fondamental, surtout pour les jeunes les plus en marge de la société, ceux qui se sentent exclus, ceux sur lesquels les théories du complot font des ravages, ceux pour lesquels le repli identitaire, religieux voire radical est devenu la solution qui les préserve de ce monde qu'ils considèrent comme hostile.

De manière générale, les contre-discours officiels, les approches moralisatrices ou reflétant le discours dominant poussent le jeune, surtout quand il se sent menacé dans son identité, à tourner encore plus le dos à la société, quitte à s'en exclure totalement. Pour le réconcilier avec la société, pour lui redonner confiance en lui, il faut partir de ses centres d'intérêts, de son discours, sans jugement. Et de là, en construisant les liens, en le valorisant, on peut bousculer les pensées, instaurer le doute sur les vérités toutes faites, apprendre l'altérité et développer les potentiels.

C'est dans cette optique qu'a eu lieu l'invitation du rappeur Médine. Depuis quelques mois, les éducateurs de rue ont élaboré avec les jeunes d'un quartier sensible un projet autour du rap: ateliers d'écriture, mise en place d'un studio d'enregistrement, concert sur l'espace public... Ils y ont invité Médine. Ce dernier a accepté. Il est venu rapper, rencontrer les jeunes et inaugurer le studio. Quelle belle reconnaissance pour un projet porté par les jeunes!

Le rap se veut contestataire et provocateur, militant et agitateur; dans la forme toujours et sur le fond souvent. Le rap engagé, dont Médine est l'un des plus illustres porte-voix actuels, tend à dénoncer des injustices tout en responsabilisant son public. Certes, Médine n'a pas sa langue en poche et il l'utilise à merveille pour bousculer les jeunes des quartiers sur le repli identitaire, sur leur religion, la victimisation, sur la fascination que certains d'entre eux ont pour les djihadistes, sur leur crédulité face aux théories du complot et face à ceux qui les alimentent (Soral, etc.).

Oui, il bouscule la laïcité brandie comme étendard, les politiques et pseudo-intellectuels habitués des plateaux télé en prennent pour leur grade. Oui, il a des phrases-chocs qui ébranlent nos certitudes. Oui, il dérange... car il veut bousculer les idées. C'est sa façon à lui de participer à la lutte pour une société meilleure. Mais comme il le dit lui-même, sa provocation est au service du débat et de la réflexion. Et avec les jeunes, son approche donne un sacré coup de pouce aux éducateurs de rue pour inclure les jeunes dans la société et les aider dans leur émancipation.

Et le concert? Comment s'est-il passé finalement?

La police avait quelques craintes avec l'organisation du concert de rap dans ce quartier. A l'affiche, bien sûr Medine, mais avant lui quelques rappeurs connus dans le milieu bruxellois et pour ouvrir le concert les jeunes de Molenbeek. Avec l'aide des éducateurs et des jeunes du quartier, la journée s'est passée sans encombres. On a bien connu quelques mouvements de foule, qui nous ont fait craindre le pire, mais heureusement, sans incidence aucune finalement.

Le public était venu de tout Bruxelles, certains pour assister aux concerts, d'autres plus pour « être là ». Ces derniers étaient captifs des moindres mouvements pour être sûr de ne rien rater s'il se passait quelque chose (en dehors de la scène bien sûr). Ce public-là est le prototype même du public de jeunes « qui tiennent les murs », qui est en décrochage social voire sociétal et donc plus vulnérable. Ainsi à l'une ou l'autre reprise, et notamment une fois pendant le concert de Medine parce qu'un ou deux jeunes se mettaient à courir, on a vu un mouvement partir en direction de la station de métro, comme une énorme vague, donnant le sentiment de laisser la place vidée de son public.

Medine, très intelligemment a continué de chanter, comme si de rien n'était, mais s'est permis une petite leçon morale bien amenée (mais je ne me souviens plus des mots) avant d'entamer le morceau suivant.

Après le concert, il nous a dit avoir été impressionné. Malgré qu'il connaisse les banlieues, il a senti que nous étions confrontés à de fameux défis avec ces jeunes. Il s'est montré volontaire pour continuer la collaboration avec Molenbeek, et celle-ci s'est poursuivie grâce à la ténacité de quelques-uns de nos animateurs.

Je dis grâce à la ténacité car il faut reconnaître que cette première expérience dans le quartier a, après quelques mois, atteint ses limites. Si le projet autour du rap a permis d'amener quelques jeunes adolescents à développer un talent, la collaboration avec les plus âgés s'est trouvée assez vite mise à mal par des conflits d'intérêts que ne pouvaient pas accepter les éducateurs. Certains jeunes adultes étaient en fait dérangés par la présence des éducateurs dans le quartier car ils avaient élu domicile là pour leur trafic de stupéfiants. En effet, cette station de métro est devenue il y a quelques années un nœud stratégique du réseau de métro et a amené, avec la facilité de mobilité, son lot d'ennuis pour les habitants qui habitent juste en face.

Lorsque les éducateurs sont arrivés dans le quartier, ils se sont retrouvés pris dans une quasi guerre de territoires avec certains jeunes trafiquants, allant jusqu'à menacer leur intégrité physique. Parallèlement des inondations dans le quartier, et notamment dans le studio en juin 2016 ont apporté un autre coup dur au projet. Celui-ci n'est pas pour autant totalement abandonné, plutôt mis en suspens, alors qu'un autre travail commence dans le quartier, policier d'une part pour réduire le trafic de stupéfiants, et préventif d'autre part avec les travailleurs de rue pour permettre un accompagnement plus individuel et plus spécialisé des « grands jeunes ».

Cela n'a pas empêché l'équipe de continuer la collaboration avec Medine. Certains jeunes ont été invités à participer au tournage d'un de ses clips et plus récemment, il est venu participer à un évènement assez original alliant tournoi de basket et de rap. Je ne doute pas que d'autres collaborations seront encore possibles à l'avenir.