Lahoussine Fadel

06/09/2017

Lahoussine Fadel est un des six habitants qui ont témoigné dans le livre. L'entretien a été réalisé par Emmanuel De Loeul, journaliste indépendant.

Voici la version intégrale de l'entretien.


Ses amis belges lui recommandaient de ne s'installer ni à Molenbeek, ni à Anderlecht, ni à Schaerbeek. Arrivé en Belgique en 2000 avec sa famille, Lahoussine Fadel trouve un premier logement... à Molenbeek. Il y vit toujours, impliqué dans plusieurs associations actives dans l'habitat et la cohésion sociale.


Comment êtes-vous arrivés à Molenbeek ?
Je suis venu une première fois en Belgique en 1980, à Genk, où j'ai trouvé du travail. J'y ai rencontré celle qui allait devenir ma femme. Pour l'épouser, j'ai dû rentrer l'année suivante au Maroc où sa famille avait prévu de retourner vivre. Nos trois enfants sont nés là-bas.

A partir de la guerre du Golfe, en 1991-1992, l'occupation de l'hôtel dans lequel je travaillais à Agadir est passée de 1000 personnes en moyenne à 20 en quelques années ! En 1995, ma femme a souhaité revenir en Belgique, qu'elle a toujours considéré comme son pays : elle y avait vécu son enfance et sa jeunesse dès ses 3 ans. En 2000, ma femme et nos enfants ont obtenu la nationalité belge, mais les autorités marocaines refusaient de les laisser partir si je ne les accompagnais pas. J'ai donc demandé et obtenu un visa de 6 mois. Une fois en Belgique, j'ai obtenu un permis de séjour. Depuis, j'ai obtenu la nationalité belge.

Arrivé ici, dans la rue, je voyais partout des femmes voilées. Je me demandais si j'étais en Belgique ou au Maroc. C'était un peu difficile pour moi d'accepter ce que je voyais. L'image que j'avais de la Belgique et que véhiculaient les touristes, à l'hôtel, était tellement différente !

Comment avez-vous fait pour trouver un logement ?

Des amis belges que j'avais connus à l'hôtel où je travaillais m'avaient dit :
« Lahoussine, si tu viens t'installer un jour en Belgique, ne va surtout pas à Molenbeek, ni à Schaerbeek, ni à Anderlecht ! » Quand nous sommes arrivés à la gare du Midi, j'ai contacté un ami. Il m'a orienté vers une de ses connaissances, capable de nous héberger... à Molenbeek. C'était dans le quartier Brunfaut, chez madame K.

Pour trouver notre propre logement, j'ai cherché pendant dix-huit jours, sans succès. Puis, un jour, je me suis rendu à la mosquée Al Khalil pour la prière de 14h, j'ai demandé de l'aide, j'ai pleuré même. Quelqu'un m'a emmené voir un appartement à Etangs Noirs. C'était en mauvais état, sans balatum, il y avait quatre-vingt-six marches à monter ! A l'époque, j'ai accepté de loger là. On a inscrit les enfants à l'école (Sainte Ursule, Don Bosco et à Imelda) et nous, ma femme et moi, nous avons cherché du boulot. Nous avons trouvé un emploi le même jour tous les deux, un 6 novembre.

Vous habitez toujours le même quartier ?

Aujourd'hui, on habite de nouveau le quartier Brunfaut. C'est un combat, le logement. Pour moi, qui avais l'habitude d'accueillir des gens, de loger autrement, c'était difficile d'accepter d'habiter dans cet appartement vétuste à Etangs Noirs. J'ai continué à chercher partout. A Anderlecht, nous avons habité un appartement de 56 m2, c'était catastrophique pour cinq personnes, il n'y avait pas d'intimité.

Nous sommes revenus loger à Molenbeek, j'ai frappé à plusieurs portes et j'ai été accueilli par Geert Depauw à la Maison de quartier Bonnevie. Il m'a exposé un projet de logement coopératif qu'il montait et m'a demandé si j'étais partant. J'ai dit oui. C'est comme ça qu'en 2002 je m'y suis inscrit. En 2004, notre participation au projet a été confirmée. Entre-temps, ils nous avaient trouvé un logement social spacieux à Ganshoren, c'était
magnifique.

Vous êtes l'une des familles impliquées dans le logement « L'Espoir ». Comment cela se passe-t-il ?

Le projet de logement « L'Espoir » (voir encadré), accompagné par la Maison de quartier Bonnevie, c'était un rêve, nous ne savions pas si nous le réaliserions. Heureusement, la commune a vendu le terrain pour un quart du
prix. Une fois le projet d'habitation abouti, nous nous sommes organisés aussi
pour que le terrain vague qui le jouxtait cesse d'être un dépotoir clandestin.
Aujourd'hui, c'est le « Jardin Majorelle », clin d'œil au jardin du même nom à Marrakech. Un des projets que nous avons est d'ailleurs de jumeler ces deux jardins. Nous avons été soutenus par un subside de l'opération Quartier Durable de la Région bruxelloise, ça nous a renforcés. Aujourd'hui, nous discutons avec le Fédéral.

Au début nous avons eu des difficultés à créer là un jardin communautaire, perçu comme concurrent par le « jardin Urbain » tout proche, soutenu par l'asbl La Rue. Aujourd'hui, les relations sont apaisées, nous organisons même des événements en commun.


L'Espoir est un logement passif en habitat collectif conçu par ses habitants-propriétaires. Entre 2005 et 2010, quatorze de familles nombreuses aux revenus modestes ont été accompagnées par la Maison de quartier Bonnevie et le CIRÉ (Coordination et initiatives pour réfugiés et étrangers) pour imaginer leur logement, élaborer le cahier des charges, sélectionner un architecte, suivre les travaux et organiser la copropriété. Une attention particulière a été portée à la réduction de la facture énergétique des familles, au point de servir d'exemple aujourd'hui pour d'autres habitats collectifs passifs ou basse énergie. Le projet a été mené avec le soutien du Fonds du logement, de la Politique des grandes villes et de Bruxelles Environnement.


Comment ce projet d'habitat groupé a-t-il été accueilli par les autres habitants du quartier ?

Il y a sans doute eu une erreur en amont, c'est de ne pas avoir prévenu les habitants du quartier de l'arrivée de ces logements. D'après un diagnostic que nous avons réalisé autour de la rue du Cheval noir, les habitants y sont à 76% des familles mono-parentales de femmes avec enfants. Dans certains logements, il y a des tournantes de sommeil : les locataires changent toutes les huit heures ! Un jour, en 2011-2012, des jeunes sont venus me reprocher de travailler en bonne intelligence avec la commune et de provoquer une hausse des loyers. Ils étaient venus à l'initiative d'un chef de bande. Aujourd'hui, cette bande a disparu.

Lors d'une fête dans le quartier en 2010, un groupe de jeunes a détruit le château gonflable que nous avions loué. « Parce qu'on sert de la bière dans cette fête » m'ont-ils lancé ... ! Quand nous avons réorganisé une fête
l'année suivante, nous avons veillé à y associer un maximum d'associations, de jeunes, de rappeurs ... ça a marché, nous n'avons plus eu de vandalisme.

Un autre problème c'est l'absence de réactivité des autorités publiques face à certains problèmes ou devant certaines suggestions. J'ai demandé à maintes reprises à M. Magotteaux (Le Logement Molenbeekois), à l'échevin Majoros (Logement) et à la bourgmestre Schepmans de mettre des couleurs dans le quartier, en particulier de peindre le pignon du bâtiment voisin de l'immeuble « L'Espoir ». Je suis fatigué de demander et que ce ne soit pas suivi d'effet... !

Comment se fait-il que la commune de Molenbeek soit pauvre selon vous ?

Certains disent que c'est le précédent bourgmestre, resté vingt ans en poste, qui aurait fait des dégâts. Est-ce cela ou autre chose ? Je ne sais pas mais je ne crois pas. En tout cas il y a un manque de communication entre les autorités et les citoyens. Par exemple, je ne pourrais pas dire quelles sont les ressources de la commune, quelles sont ses rentrées financières. J'ai entendu dire qu'elle serait au bord de la faillite. Est-ce la seule dans ce cas ? Combien d'autres sont dans cette situation en Belgique ? Je pense aussi que ça dépend de la manière dont les responsables, les dirigeants et les partis gèrent les affaires. Si je dois faire une route à 500 000 € et qu'au final les travaux me coûtent le double, ce n'est pas de la bonne gestion.

Il y a des choses qui changent aujourd'hui avec la commune mais ce n'est pas encore suffisant.

D'après votre expérience, comment sont les contacts entre les associations et la commune à Molenbeek ?

Chacune avance à son rythme et veille à son budget propre. Il n'y a pas encore d'accords généraux entre associations. J'ai le sentiment que certaines ont peu de moyens et font autant que d'autres qui ont d'énormes moyens. ça ce n'est pas normal, ce n'est pas équitable : il faut donner sa part à chaque dynamique citoyenne. Il ne peut pas y avoir quelques associations qui avalent la majorité des moyens financiers.

En 2011, les membres de L'Espoir ASBL ont réuni trente associations molenbeekoises. C'était très difficile. Nous y avons travaillé durant un an ! Mais le temps manquait à tout le monde. C'était la première fois à Molenbeek que l'on organisait des réunions tournantes, une fois chez l'une, une fois chez l'autre. ça permettait de se découvrir, de mieux se connaître. Mais tout le monde n'était pas favorable à cette idée. Si chacune pense d'abord à ses différences, ça ne changera pas. Il faudrait qu'elles s'engagent dans une logique win-win.

Vous avez été affectés par ce qu'on appelle « les événements » à la suite des attentats de Paris et Bruxelles ?

Nous avons été surpris quand il y a eu les attentats. Je connais le papa d'Abaaoud. Quand je discutais avec lui, rien ne laissait penser que son fils ferait une chose pareille. On a eu peur. Puis on a réfléchit.

Moi, je pratique la prière cinq fois par jour ... chez moi ! Sauf le vendredi où je vais à la mosquée. Je dis toujours à ceux que je croise : « Il faut sortir, ne pas
se contenter de la maison et de la mosquée, il faut aller voir ailleurs, rencontrer d'autres gens
. »

Selon vous, est-il possible d'organiser l'islam, alors qu'elle nous est présentée comme une religion sans clergé ?

Il y a beaucoup de mosquées ici. Dans le moindre garage, n'importe qui ouvre un lieu de prière. Rue Ransfort, il y a une petite mosquée, on ne sait pas bien ce qui s'y passe : y enseigne-t-on les sourates du Coran ou d'autres choses plus douteuses ... ? Ces gens-là ne savent pas ce qu'est la prière. Quand une mosquée est bien aménagée, dispose du confort et de l'infrastructure nécessaire, pourquoi y quête-t-on encore tant d'argent ? À quoi sert-il, vers qui va-t-il ? ça fait un peu peur.

Il faut des règles. Au Maroc, il y a un ministre chargé de l'islam qui donne les autorisations d'ouverture des lieux de culte. Un « islam du centre » y est prêché et un enseignement réputé y forme des imams qui, ensuite, vont partout en Afrique.

En Belgique, les mosquées doivent être soutenues par la commune, la Région et l'Etat. Nous voulons un imam et un professeur d'islam sunnite qui considère qu'il ne faut pas forcer les gens. Les jeunes qui partent en Syrie, ce n'est pas l'islam, ça.

Avez-vous un rêve pour Molenbeek ?

Mon rêve, c'est que les gens avancent main dans la main.

Le Fédéral et la Région doivent aider cette commune pour renforcer l'égalité des chances en matière d'enseignement, de santé, de logement, d'entrepreneuriat, d'espace vert, de sécurité... On dit que c'est une commune
pauvre ; mais elle est riche de nombreuses ressources dormantes !

Il faut soutenir le développement de petites entreprises et d'artisanat pour les jeunes. ça permet à des jeunes qui ne trouvent pas d'emploi de créer leur activité et d'obtenir des revenus.

Il faudrait travailler sur les différences entre le haut et le bas de Molenbeek, ça provoquerait des améliorations en chaîne pour toute la commune.

Il y avait un cinéma avant à Molenbeek, pourquoi ne pas restaurer cela ? Il faudrait un centre commercial digne de ce nom à Molenbeek. Il manque aussi des espaces verts et des salles de sport.

En matière de propreté publique, la collecte des déchets et les contrôles avec amendes devraient être mieux organisée, notamment pour lutter contre les dépôts clandestins.

Ne peut-on pas imaginer que des personnes au chômage réalisent des prestations civiles, dans la propreté publique et dans d'autres domaines ?

Il faut travailler à associer les gens qui sont moins intégrés, à travers une grande fête annuelle par exemple. Dans les fêtes publiques, il faut varier les musiques, les types de repas, les boissons pour que tout le monde puisse s'y retrouver et se sentir bien en fonction de ses habitudes, de sa culture.

Je trouve que la commune a bien avancé et travaille sur ces aspects mais elle laisse encore des choses de côté.

Au niveau des enfants et des jeunes, en particulier, plusieurs choses sont à faire. Il manque des maisons de jeunesse. L'enseignement devrait insister plus, dès le plus jeune âge, sur les civilités, la solidarité, le vivre ensemble dans le respect des différences culturelles. On pourrait imaginer des stages obligatoires d'actions sociales pour favoriser l'implication des jeunes dans notre société multiculturelle.

En matière de logement, il faudrait renforcer les contrôles des logements insalubres et des logements vides et augmenter le nombre d'agences immobilières sociales.

Les patrouilles de police devraient être plus nombreuses dans les quartiers. Les mosquées sans permis devraient faire l'objet de contrôles plus fréquents.

Il faut du travail et du sérieux. En même temps, il faut être à l'écoute. Quand on organise des débats - et il y en a beaucoup - on oublie trop souvent les personnes âgées. Il y a bien une fête communale annuelle pour les gens de 60 ans et plus. Beaucoup sont seules ou isolées. Il faut aller les chercher. La commune devrait soutenir la création de centres multiculturels pour personnes âgées.

Plus généralement, il faut développer les services d'accompagnement, comme pour la facture énergétique avec les femmes de l'association Dar Al Amal. J'y ai été « ambassadeur énergie » durant un an pour les aider à réduire le coût de leur facture énergétique domestique. Il y a des femmes qui parlaient seulement l'arabe ou le rifain. Mais avec des gestes, des dessins, des objets on est parvenu à communiquer sur base des factures qu'elles amenaient. Et elles ont réduit leurs dépenses énergétiques. Donc, l'accompagnement est très important et donne des résultats. En particulier, il s'agirait d'ouvrir plus d'espaces réservés aux femmes.

En plus de la Région, du Fédéral et de la commune, chacun à sa mesure doit aussi contribuer à réduire le handicap. Et surtout, nous devons tous veiller à faire des filles et des garçons les femmes et les hommes de demain, capables de travailler, de défendre leurs projets. Sinon, où ira le monde ?

Aujourd'hui, 90% des immigrés marocains sont belges. Moi je ne peux pas séparer le Maroc de la Belgique. Pour moi il est normal d'agir ici, dans ma commune. C'est une façon de donner à ce pays qui m'a donné lui aussi.