Khaddija Haourigui

06/09/2017

Khaddija Haourigui est un des six habitantes qui ont témoigné dans le livre. Vous trouverez ci-dessous la version longue de l'entretien réalisé par Emmanuel De Loeul, journaliste indépendant.

Khaddija Haourigui est née à Molenbeek, de parents venus du Maroc. Elle y a vécu jusqu'en 2011, année où elle a déménagé dans la commune voisine de Dilbeek, par facilité pour les trajets scolaires de sa fille. Elle n'a cependant jamais vraiment quitté sa commune natale puisqu'elle y travaille toujours. Assistante sociale de formation, c'est une citoyenne engagée. Elle s'investit auprès de diverses associations qui militent pour plus de justice sociale et qui promeuvent le vivre ensemble.

Vous considérez-vous comme une bobo ... ?

Dans mon entourage, on dit de moi que je suis une « mumu », une musulmane bobo, qui s'intéresse aux faits de société, qui est une consommatrice culturelle, ...

Est-ce cela qui vous a poussée à déménager à Dilbeek ?

J'ai quitté Molenbeek parce que je voulais que ma fille - à l'époque je n'en avais qu'une - soit bilingue pour lui faciliter les choses, plus tard, au niveau professionnel. Le système d'inscription m'était défavorable, une amie m'a alors suggéré de l'inscrire à Dilbeek où le système était « 1er arrivé, 1er inscrit ». Au départ, je faisais les trajets entre Molenbeek et Dilbeek. De nouveau enceinte, j'ai emménagé à Dilbeek. Depuis quelques temps, je pense sérieusement à revenir habiter Molenbeek, dans un quartier proche de Dilbeek.

Vous manifestez un fort attachement à Molenbeek, sur quoi repose-t-il ?

Il faut peut-être y vivre pour le comprendre mais c'est une masse multiculturelle qui crée un effet de magie. Peut-être mon attachement est-il dû à un mélange particulier de fragilité et de force. D'une part, les gens nés ici en ont bavé, il y a beaucoup de précarité sociale ; d'autre part il y a une terrible envie de prouver que malgré cela, l'on peut s'en sortir. C'est le « double effort », il s'agit de mettre les bouchées doubles. Ce n'est sans doute pas propre à Molenbeek, mais le phénomène y est peut-être plus concentré.

Il y a aussi un certain esprit de village, dans les quartiers, qui fait que, quand je retourne dans le quartier Maritime où j'ai grandi, je me sens chez moi, comme à la maison. Aujourd'hui j'ai plus de recul mais j'ai l'impression que l'aspect villageois a tendance à disparaître : la population du quartier Maritime est plus mixte, avec des Bobos comme Sarah Turine (rires). Quand j'y vivais, les enfants jouaient dans la rue, il me semble que c'est moins le cas aujourd'hui, ce qui réduit les connexions et les interactions entre les habitants.

Pourquoi avoir accepté de témoigner dans le cadre de ce livre ?

Témoigner dans ce livre, c'est pour moi une occasion d'exprimer mon grand attachement à cette commune, « ma » commune. J'ai envie que de belles et bonnes choses soient dites aussi sur Molenbeek.

Aujourd'hui, il y a une surexposition de ce qui se passe à Molenbeek qui fait systématiquement référence, parfois implicitement, à l'image « nid de terroristes ». Du coup, ma propre image est atteinte par le fait que des attentats ont été commis par des Molenbeekois. « Des musulmans ? D'origine marocaine ? Habitant Molenbeek ? Nous, quoi... !!! » Voilà ce que nous nous sommes dits, en famille ; voilà ce qui nous fait éprouver un sentiment de honte, alors que nous n'avons rien à voir avec les actes commis.

J'éprouve aussi un malaise quand je constate le traitement inégal de l'information. Si, finalement, d'autres communes ont vu aussi germer des cellules terroristes, comme Verviers, Vilvorde, pourquoi n'en fait-on pas plus grand cas ? Nous n'avons pas à nous justifier de quoi que ce soit en tant qu'habitants de Molenbeek.

L'image médiatique de Molenbeek était déjà désastreuse avant les attentats, suscitant un mouvement inverse de mise en évidence de bouts d'images positives par certains acteurs. À la suite des attentats, ce mouvement s'est emballé dans une survalorisation de la moindre initiative positive à Molenbeek. C'est peut-être salutaire mais c'est piégeant aussi car ça donne l'impression que ces initiatives sont récentes, qu'elles n'existaient pas « avant ». Or ce n'est pas le cas. À l'occasion du festival « judéo-arabe » de mars 2017, des médias ont semblé découvrir que « à Molenbeek, on privilégie le dialogue », alors que des initiatives vont dans ce sens depuis plusieurs années. On peut se demander quel écho aurait eue une telle initiative s'il n'y avait pas eu les événements liés aux attentats.

Suite aux événements, on a remarqué que se développait une certaine curiosité par rapport à Molenbeek, devenue presque une attraction. Les visites guidées se sont multipliées depuis les événements. Cette curiosité est à la limite un peu malsaine, macabre : les gens ont envie d'aller voir ce qui se passe « là-bas » où aurait germé ce groupuscule terroriste. Je me demande ce que pensent les politiques de ce phénomène des visites guidées...

Une autre attitude consiste à rejeter Molenbeek ou à confirmer le rejet dont Molenbeek faisait l'objet depuis longtemps déjà comme cité de la délinquance, de la violence, de l'insécurité.

L'inconvénient de cet intérêt soudain pour Molenbeek c'est qu'il repose sur des faits dramatiques. L'intérêt, c'est que nous pourrions peut-être en profiter pour réaffirmer une identité positive et déconstruire tout l'imaginaire négatif suite à ces événements.

On est dans des dynamiques contraires : attraction et curiosité parfois morbide ; confirmation d'un rejet définitif plus ancien de Molenbeek; volonté d'affirmer une identité positive.

Il faudrait déconstruire l'image strictement négative de Molenbeek ?

Déconstruire, je crois qu'on ne peut pas. C'est triste à dire mais c'est fait, c'est là, c'est dans l'histoire de Molenbeek et on ne pourra jamais effacer ça. Par contre, dans tout ce qu'on va entreprendre, on peut tout faire pour éviter que ça se reproduise.

Il y a beaucoup de pain sur la planche. Il faudra du temps, des mesures politiques et des moyens pour les concrétiser les choses. Je me demande ce qui est prévu pour Molenbeek dans les différentes enveloppes financières du Fédéral et de la Région. Va-t-on les augmenter les budgets pour investir plus sur certains terrains ? Ou maintenir les enveloppes actuelles ? À Molenbeek, plus qu'ailleurs peut-être, il y a des priorités en matière d'emploi, de logement, de formation, d'enseignement.

Et faire évoluer les représentations à propos de Molenbeek, c'est possible ?

La première chose à faire pour changer les représentations sur Molenbeek est de commencer par changer le regard que ses habitants et ses mandataires politiques portent sur leur commune. Pendant de nombreuses années, pour obtenir des subsides et des programmes de soutien régionaux et fédéraux, la commune a dû mettre en évidence les problèmes à résoudre : pauvreté, sous-qualification, délinquance, violence urbaine. Les fonds obtenus ont servi à poursuivre une politique de l'offre de prestations de services plutôt que d'autonomisation des citoyens. Bref, cela entretenait un tableau un peu sombre et ça ne changeait pas grand chose aux racines des problèmes. C'était un cercle vicieux dont on ne pouvait pas sortir.

Il s'agit au contraire de favoriser une posture d'acteur de la part des citoyens. Le Conseil consultatif des jeunes et celui des aînés en sont de bons exemples. C'est beaucoup plus participatif puisque les jeunes eux-mêmes se saisissent de leurs questions, formulent et émettent des avis et recommandations au collège. Qui de mieux que les jeunes pour réfléchir aux questions de la jeunesse ? Idem pour les aînés. Maintenant, la question budgétaire pose problème et limite l'expérience consultative : Molenbeek est sous tutelle. Il faut néanmoins continuer dans ce sens et se donner les moyens de réaliser les propositions des jeunes et des aînés. Si on leur répond qu'il n'y a pas d'argent pour financer ces projets, cela restera une coquille vide.

Les jeunes molenbeekois ont-ils particulièrement pâti des effets médiatiques des attentats ?

Je déplore qu'aucune contextualisation des parcours n'ait été faite. J'ai également l'impression qu'on évite de comprendre l'engrenage vers la radicalisation violente sous prétexte que, pour certains, comprendre c'est forcément justifier. Au contraire, comprendre, c'est la seule chose qui permette d'agir et d'éviter que cela se reproduise.

Partout en Belgique, les jeunes embrigadés là-dedans représentent la frange la plus désespérée des laissés pour compte du système. Je suis en colère d'entendre dire que ce sont des voyous ou des personnes qui n'ont jamais voulu participer à la société. Non, ce sont des jeunes de l'État belge et de l'absence, de l'insuffisance ou de l'inadéquation de certaines politiques publiques. Ces jeunes, à partir du moment où ils sont issus de notre système, c'est « moi », c'est « vous », c'est « nous tous ». Et, particulièrement, ils sont « nous, enfants de l'immigration » et cela n'est pas le fruit du hasard. Nous, jeunes issus de l'immigration économique nous ne partions pas de la même ligne de départ en termes d'égalité des chances. Les familles arrivées ici durant les années 1960 et 1970 ont connu le déracinement avec ce que cela implique comme difficultés. Elles ont fait comme elles ont pu, mais nos parents et nos politiques sont passés à côté de quelque chose.

Comment expliquez-vous que vous ayez réussi une scolarité classique et que d'autres, issus du même milieu socio-culturel, ont échoué ?

Chez moi, on est huit enfants. Je suis la seule à avoir fait le parcours jusqu'au CESS et à avoir poursuivi des études supérieures. Le déchiffrage des codes de la culture du pays d'accueil, notamment à l'école, s'est avéré inaccessible pour nombre d'entre nous.

Avec ce handicap « culturel », beaucoup ont « lâché la course ». À quoi peuvent-ils bien se rattacher, sans diplôme, sans emploi, systématiquement stigmatisés à l'embauche, ... ? Quand une génération à l'identité culturelle à ce point bricolée subit frustration sur frustration, ça peut finir par en faire déraper certains. Déraper, dans ce contexte d'indétermination ou de fragilité identitaire, ça peut se marquer par des phénomènes de surinvestissement d'une des deux cultures.

Dans ce cas-ci, ça a été un surinvestissement de la religion et plus particulièrement de l'islam dont les discours vont donner du sens à ces jeunes qui n'en trouvent plus ailleurs. Certains vont alors surinvestir l'islam au point de se radicaliser sans aller jusqu'à la violence. Évidemment, c'est un processus complexe porté par la conjonction de plusieurs facteurs car s'il n'y avait pas eu une « offre » d'action terroriste, cette accumulation de frustrations se serait peut être manifestée autrement, dans une délinquance plus classique ou une autre forme de délinquance. Ce qui est certain, c'est que ces jeunes qui n'avaient rien à perdre et sont passés à l'acte pensaient au moins gagner sur le plan du symbolique.

Je précise que comprendre n'est pas justifier : il y a eu une telle accumulation de frustrations que les actes violents commis par certains Molenbeekois renvoient de facto à une forme de violence qu'ils ont eux-mêmes subie à répétition. ça ne justifie en rien leur geste, mais ça contribue à expliquer leur parcours.

Il y a aussi ceux qui, comme moi, ont trouvé un équilibre à partir de la famille et de l'école. Aujourd'hui, je ne me sens pas assise sur deux chaises. À l'adolescence, ça a pu m'arriver, mais une fois que j'ai su où j'allais, j'étais assise sur « une » chaise et c'était « ma » chaise.

Qu'est-ce qui peut expliquer, selon vous, que certains trouvent leur chaise, comme vous, et d'autres pas, alors qu'ils proviennent d'une même famille ?

Dans ma famille, j'étais la seule à aller à la bibliothèque après l'école. Ce qui m'intéressait, c'était lire ! En poursuivant mes études, je me suis rendue compte de certaines contrevérités véhiculées par mes parents à travers la transmission d'une « religion - tradition » pas toujours cohérente.

À l'école et en dehors de la famille, j'ai appris d'autres valeurs, une autre vision du monde qui ne correspondait pas nécessairement à ce que mes parents me transmettaient. Pour mes parents, une fille ne pouvait pas avoir un garçon pour ami. La mixité à l'école a été une ouverture qui m'a permis de me rendre compte que d'autres comportements étaient possibles, de me demander pourquoi toujours voir du mal dans certains comportements interdits par mes parents.

Dans cette perspective, je pense que les espaces publics utilisés exclusivement par des hommes sont voués à disparaître, ce n'est qu'une question de temps, de génération. Ma génération a déjà déconstruit l'impossibilité de l'amitié garçon - fille en reconnaissant que ça appartenait à nos parents mais que pour nous, il en serait autrement. Mes lunettes sont différentes des leurs. Nous ne nous battons pas contre nos parents mais nous agissons dans notre vie selon notre conviction. Mes filles, je ne leur dis rien sur la mixité. Moi, j'ai bricolé comme j'ai pu, je n'ai pas induit de conflit avec mes parents : on prenait certaines choses qu'ils nous transmettait, on bricolait clandestinement sur d'autres.

Les discriminations joueraient un rôle dans la radicalisation de certains ?

Je pense que la théorie du sociologue Pierre Bourdieu sur la reproduction des inégalités à laquelle l'école participe explique en partie les parcours chaotiques de certaines personnes. Mais, dès que l'on tente d'identifier de tels facteurs d'explication, on est de suite accusé de se positionner en victime. Il y a pourtant des statistiques qui objectivent ces phénomènes sociaux d'exclusion. Je pense au contraire que reconnaître les circonstances qui expliquent une plus grande précarité et pauvreté dans nos quartiers contribuerait à sortir d'un discours supposé victimaire. Si les pouvoirs publics reconnaissaient que toute une génération déracinée a été victime de politiques publiques inadéquates ou inexistantes, alors les frustrations tomberont. Selon moi, c'est une des solutions pour demain, pour passer à autre chose en aidant les gens à dépasser la frustration, le ressentiment, la stigmatisation.

Y a-t-il une politique communale qui a sensiblement changé ces dernières années à vos yeux ?

Ce qui a changé, pour moi, c'est la place accordée aux jeunes. C'est un exemple flagrant du contraste entre l'actuelle et la précédente majorité communale. J'ai l'impression que la précédente majorité réfléchissait en termes d'offre culturelle et sportive à vocation occupationnelle.

Aujourd'hui, il semble y avoir une augmentation des activités artistiques et culturelles. Des jeunes se sont emparés de différents modes d'expression en tant que citoyens-acteurs, plus seulement comme citoyens-consommateurs, que ce soit dans le théâtre, le rap, la peinture, le slam, la photographie, ... De nombreux jeunes sont actifs comme citoyens volontaires dans l'organisation de diverses activités comme les repas interculturels par exemple. La Maison des cultures et de la cohésion sociale est plus ouverte qu'auparavant, plus décloisonnée, des jeunes y montent des pièces de théâtres et y développent d'autres initiatives.

Il y a une plus grande liberté de ton et de parole dans les réunions publiques vu la moins grande importance du clientélisme. Je le sens notamment dans les assemblées générales d'habitants. Par exemple, le panel citoyen organisé sur le « vivre ensemble » a permis que citoyens et politiques soient vraiment à l'écoute les uns des autres. C'est peut-être électoraliste, mais c'est innovant. Sous la précédente majorité, lorsque le bourgmestre s'exprimait en réunion publique, les gens n'osaient pas ou peu critiquer, encore moins contredire ses propos.

L'actuelle majorité communale a réalisé des avancées en matière de bonne gouvernance. Vu que c'est l'un des créneaux importants des écologistes, ça semble normal. J'espère qu'une autre majorité ne pourrait plus faire marche arrière sur les pratiques de gouvernance.