Un devoir de mémoire :    des symboles au récit, de l'émotion à la raison

13/11/2017

En ce 13 novembre 2017, les membres du Collège, les fonctionnaires communaux et des élèves des écoles primaires, nous nous sommes rappelés qu'il y a deux ans Paris était touchée par les attentats les plus meurtriers de la trop longue liste d'attentats attribués à la « sphère » Daesh sur le sol européen. Nous avons rendu hommage aux victimes, à toutes les victimes du terrorisme et avons déposé des fleurs au pied du mémorial "La Flamme de l'espoir", l'œuvre de Moustafa Zoufri qui se trouve sur la place communale.

"Vendredi 13 novembre 2015, Paris. Cent trente personnes périssent dans des attentats commis à plusieurs endroits de la capitale française : la salle de concert du Bataclan, des terrasses de cafés, les alentours du Stade de France. Plus de 350 personnes sont blessées, marquées à vie par cette nuit d'horreur. Après le sentiment d'effroi et le choc, très vite, je pense à Molenbeek : j'espère qu'aucun lien n'existe entre ces effroyables attaques et des habitants de la commune. Le lendemain, j'organise une conférence avec l'Union des progressistes juifs de Belgique (UPJB) sur la colonisation israélienne des territoires palestiniens au Centre communautaire maritime, mais ni le coeur ni l'esprit n'y sont. Cette conférence, tout aussi intéressante soit-elle, nous apparaît, à ma collaboratrice Rajae Maouane et moimême, tout à coup hors sujet. Très vite, cet après-midi-là, le climat s'alourdit : selon certaines informations reçues, la voiture des assaillants serait immatriculée en Belgique et le ticket de parking retrouvé à l'intérieur serait de Molenbeek. La première rumeur de perquisition dans le quartier se répand, puis l'information se confirme : des perquisitions ont lieu à Molenbeek. J'entends que des Molenbeekois se seraient fait exploser. J'appelle Françoise Schepmans pour en savoir plus, mais elle n'a pas d'informations supplémentaires. Les premiers coups de téléphone de journalistes commencent à arriver : cela ne va plus s'arrêter, des semaines, des mois durant. Molenbeek va entrer dans une tempête politique et médiatique d'une violence inouïe. (...)

Les forces se déchaînent autour de nous, entraînant la commune et ses habitants dans une spirale négative ; Jan Jambon, ministre de l'Intérieur, sort la grosse artillerie rhétorique : il va « nettoyer » Molenbeek et s'en charger
personnellement. Il donne ainsi le coup d'envoi d'une campagne de stigmatisation et d'instrumentalisation politicienne contre Molenbeek et ses habitants. Ce Molenbeek bashing, dépeignant la comme un terreau de radicalisme mêlant délinquance et criminalité, sévit encore aujourd'huià
l'heure où ces lignes sont écrites. Il est tellement puissant qu'il rend presque invisibles aux yeux du monde les forces vives qui animent positivement notre commune. Ainsi,ce sont elles qui, au lendemain des attentats de Paris, ont voulu unir les énergies pour organiser un rassemblement. Associations,
écoles, administration communale et citoyens s'activent pour organiser un hommage sur la place communale. Avec succès. Le jour du rassemblement, elle est noire de monde, le public présent est diversifié, principalement molenbeekois, mais pas seulement, chacun venant exprimer sa solidarité avec la France, son rejet de la haine et de la violence. Les Molenbeekois sont meurtris, aux côtés des victimes des attentats et de leurs familles, et le font savoir au monde qui les regarde par l'entremise des caméras venues de tous les continents." (Extrait de mon livre Molenbeek, miroir du monde, pages 133-134)

Cette vague d'attentats, qui n'est malheureusement vraisemblablement pas finie, a profondément marqué les esprits, et (même si, au niveau des chiffres, certains rappellent qu'ils sont moins meurtriers que d'autres phénomènes de société) elle aura certainement un impact durable sur l'évolution de notre société européenne. A peine deux ans après les attaques de Paris, on le sent, la société est profondément meurtrie, l'ambiance est morose, marquée par un sentiment d'insécurité nourri par des discours anxiogènes et populistes qui, aux problèmes complexes, proposent des réponses simplistes et des boucs-émissaires.

Notre bon vieux continent se replie sur soi, oublie qu'il a été à l'avant-garde de la défense des droits humains et semble rejeter la cause de tous ses maux sur l'Etranger ; l'Etranger, dans la figure du migrant ou du réfugié, l'Etranger, dans la figure du musulman, qui, même s'il est né ici, n'est jamais, selon ceux qui le pointent du doigt, que le suppôt de valeurs venues d'ailleurs.

C'est aujourd'hui le règne de la xénophobie et des discours décomplexés. Et ceux qui osent avoir encore aujourd'hui un discours humaniste, anti-raciste se voient taxer régulièrement de bobo bien-pensant, islamogauchiste et j'en passe, par ceux qui pensent qu'il y en a marre de cette dictature de la pensée et qu'il est temps que ce que l'on pense tout bas pusise se dire tout haut... Pas plus tard qu'hier, je me faisais cette fois taxer d'islamo-complice, car il paraît que je ne mérite même pas le terme de gauchiste... 

Même si la loi considère toujours que le racisme est un délit et non une opinion, les différents sondages d'opinion le montrent, le fameux discours soi-disant bien pensant qui se veut solidaire, et ouvert à l'autre, aux réfugiés, aux migrants, aux musulmans, est en fait devenu minoritaire. Le racisme ordinaire s'est décomplexé et est malheureusement devenu la norme, même s'il n'assume pas encore son nom. En effet, personne ne souhaite aujourd'hui
être qualifié de raciste, ce mot étant encore fortement connoté négativement.
D'ailleurs qui se dit ouvertement raciste ? Peu de monde, et nombreux sont
ceux qui disent ne pas être racistes, la preuve étant qu'ils ont un ami noir ou
qu'ils aiment le couscous...

Face à la pensée dominante xénophobe qui se nourrit de la peur qui elle-même se nourrit de l'ignorance, il va falloir s'armer de patience, mais surtout s'armer de savoir, d'éducation et de culture. Le savoir, c'est notamment se rattacher à la mémoire et à notre passé, pour déconstruire les peurs et expliquer les faits d'aujourd'hui de façon plus rationnelle et moins émotionnelle.

Ainsi intervient le devoir de mémoire. Il y a deux jours, le jour férié du 11 novembre nous rappelait les tragédies de la première guerre mondiale. La mémoire est partout : dans les cours d'histoire, dans le récit, au travers de la
culture, mais aussi dans l'espace public, les monuments, les jours fériés.

Et là, il me semble que notre société est à la traîne est en retard sur sa propre histoire. Beaucoup de pas peuvent encore être faits pour valoriser notre histoire, et notamment, ce qui, dans notre histoire commune, permet de lutter contre la peur et la xénophobie, ce qui, dans notre histoire ramène aux racines communes et aux rencontres entre les peuples. Mais il s'agit aussi que notre société européenne fasse son examen de conscience et accepte de revoir le récit de notre histoire, non pas pour nous auto-flageller, mais pour nous responsabiliser : qu'il s'agisse de l'histoire coloniale, de l'histoire des migrations, il est urgent d'accepter que l'Histoire avec un grand H ne s'écrit pas unilatéralement, mais uniquement en confrontant les angles de vue et en les fusionnant. Ces premiers pas devront en amener d'autres permettant de visibiliser ces pans de notre histoire dans nos commémorations : dans les monuments, les noms de rue, les jours fériés. Non pas, comme certains le pensent, pour effacer nos valeurs, mais bien pour faire honneur à nos valeurs qui sont celles qui ont amené à la construction de la déclaration universelle des droits de l'Homme et qui sont celles de la démocratie et de la liberté d'expression : au sein d'une société, nous naissons libres et égaux en droits. Nous avons tous droit à la même reconnaissance, au delà de la diversité des profils. Et cette diversité fait non seulement partie intégrante de notre histoire, mais elle fait partie intégrante de nos valeurs. A quand une place Lumumba, un jour férié pour le Yom Kippour, un monument pour les tirailleurs sénégalais et marocains? A quand des rues aux noms de femmes et d'hommes (mais surtout de femmes vu qu'il n'y en a quasiment pas) qui ont contribué à la construction de la société, en dehors des militaires et des élus (je simplifie à peine...)?  A quand un musée des migrations qui rappellerait, entre autres choses, tous les accords que notre pays a signé avec l'Italie, l'Espagne, la Grèce, le Maroc, la Turquie, le Portugal parce qu'on avait besoin de main d'œuvre? A quand la lecture généralisée d'auteurs comme Leopold Sedar Senghor, Amin Maalouf (et notamment les croisades vues par les Arabes) dans les cours de français? Ce ne sont que quelques pistes qui peuvent paraître symboliques pour certains, scandaleuses pour d'autres. A moi, elles paraissent urgentes et nécessaires. A la haine et la terreur, répondons par le respect et l'inclusion.