Après Charlie Hebdo, trouver le ton juste

10/10/2017

Une semaine après les attentats à Charlie Hebdo et à l'hyper casher, je devais prononcer le discours annuel de nouvel an devant les travailleurs de la LES, l'asbl para-communale de lutte contre l'exclusion sociale dont j'ai la tutelle. Elle est composée de 130 travailleurs répartis dans toute une série de services de cohésion et prévention sociales de première et seconde lignes : maisons de quartier, maison de la femme, éducateurs de rue, accueil des primo-arrivants, services socio-juridiques, services d'accompagnement des usagers de drogues, des molenbeekois incarcérés, accompagnement des familles et des jeunes en décrochage scolaire,... Au sein même de nos travailleurs, le fameux débat « Je suis charlie/je ne suis pas charlie » faisait rage et créait des tensions. Il me fallait trouver le ton juste. Voici l'essentiel du discours que j'ai tenu :


(...)

Ces attentats, sans compter les 3 terroristes, ont fait 17 morts. Des policiers, des journalistes, des dessinateurs, des étudiants, un agent de maintenance et d'autres professions encore. Au moins 4 juifs et 2 musulmans. Des personnes d'origine française, algérienne, tunisienne, martiniquaise,...

Toutes ces personnes ont été assassinées parce qu'elles dessinaient, parce qu'elles étaient présentes au mauvais endroit au mauvais moment. Des personnes ont été assassinées en raison de leur métier, de leur religion, de leur appartenance à une unetelle ou unetelle communauté.

Au-delà des personnes, c'est tout un symbole en particulier qui a été visé. Un journal, et pas n'importe lequel, un journal satirique.

C'est donc le cœur de la démocratie qui a été pris pour cible : la liberté. La liberté d'expression, et donc la liberté de penser différemment, d'une part, ainsi que la liberté d'être différent d'autre part.

Ceux qui ont commis ces actes ont dit vouloir venger leur prophète blasphémé et venger les milliers de civils, d'enfants tués en Syrie, en Irak, en Palestine par les Occidentaux ou leurs alliés.

Ces souffrances et ces offenses légitimes ont été détournées de façon dramatique, manipulatoire et sanguinolente au profit d'objectifs bien moins glorieux. Car ces tueurs, et ceux qui les ont inspirés, cette bande de terroristes font, en fait, la guerre à la démocratie, et font la guerre à la société de la diversité et de la tolérance. Ils sont, en cela les meilleurs alliés des racistes, des islamophobes, et même des conservateurs assimilationnistes qui peuvent aujourd'hui se frotter les mains. Les intégristes religieux rêvent d'un monde semblable à celui dont rêvent les pourfendeurs de la multiculturalité : un monde où tout le monde doit se ressembler, un monde où tout le monde marche au pas, où la devise est « pense comme les autres ou ne pense pas, fais comme tout le monde ou crève ». Un monde où la diversité n'a pas de place. Et pour y arriver ils cherchent le chaos, celui qui attise les haines et qui permet d'envoyer dehors tous ceux qui ne leur ressemblent pas.

Je reprends à mon compte la réponse donnée par le Premier Ministre norvégien Jens Stoltenberg après les attentats d'Oslo : « Vous ne détruirez pas la démocratie et notre travail pour rendre le monde meilleur. Nous allons répondre à la terreur par plus de démocratie, plus d'ouverture et de tolérance.»

C'est la meilleure réponse, mais sans doute la plus difficile. Et malgré les messages de certains responsables politiques demandant d'éviter les amalgames, malgré des messages de tolérance et de soutien au rapprochement entre les peuples et au vivre ensemble qu'on a pu voir fleurir sur les réseaux sociaux et dans les rassemblements, je suis inquiète.

Je suis inquiète et je me permets de partager avec vous mon inquiétude car vous tous, dans le cadre de votre travail au sein de la LES, œuvrez quotidiennement à lutter contre l'exclusion sociale, vous œuvrez quotidiennement à une meilleure inclusion des personnes les plus fragiles, les plus à la marge de la société. Je crois que malheureusement il va vous falloir faire preuve d'encore plus de pugnacité mais aussi de vigilance, car malgré tous ces signes et ces appels positifs, on peut hélas constater un durcissement parallèle de discours et d'actes creusant le fossé entre les populations.

L'aggravation des inégalités, les difficultés économiques, le contexte de crise et de morosité ambiante déstabilisent déjà les individus et les poussent à se replier sur eux-mêmes. Les attentats ont accéléré ce processus.

Il y a bien sûr d'abord tous ces actes islamophobes qui, sur fond d'amalgame, veulent venger les morts des caricaturistes et des autres victimes. On dénombre près d'une cinquantaine de représailles en quelques jours.

Il y a ces sommations qui exigent des musulmans qu'ils se désolidarisent de façon plus visible ou plus marquée de ces crimes.

Mais il y a aussi cette fâcheuse tendance à moraliser les postures et à refuser à l'autre le droit d'avoir une attitude différente. Ainsi, il y a eu cette dynamique lancée par un internaute du hashtag « Je suis Charlie » qui a connu un succès mondial. Sans oublier toutes ses variantes « je ne suis pas Charlie », je suis « Ahmed»,« Je suis policier » et bien d'autres encore. Tout cela prouve que la liberté d'expression et la diversité d'opinions sont bien vivantes et que l'on en a besoin. Malheureusement assez vite, cette dynamique a dérangé et les différents camps se sont fustigés l'un et l'autre.

Et puis sont venues les critiques sur l'hypocrisie supposée des uns et des autres dans leur adhésion au « je suis Charlie » : si vous aviez critiqué Charlie Hebdo par le passé à droite ou à gauche, si vous aviez critiqué la venue de Zemmour, si vous étiez croyants, vous n'aviez plus le droit d'être solidaire aujourd'hui de Charlie... Bref certains ont vite oublié qu'au nom de l'indignation provoquée par l'atteinte extrême à la liberté d'expression, ils s'en prenaient eux-mêmes à la liberté d'expression de pensées qui sont différentes de la leur.

Et enfin, certains, parmi ceux qui ont refusé de se solidariser avec Charlie Hebdo sont allés un cran plus loin en disant comprendre les terroristes ou en estimant que ces dessinateurs l'avaient bien cherché car ils avaient insulté leur Prophète.

Et puis il y a la tentation, que dis-je la certitude pour certains que c'est un complot. Tout y passe : l'absence de sang, les rétroviseurs, les menottes, un témoignage qui n'aurait pas été relayé, la carte d'identité....

Tous ces constats nous montrent que nous avons chacun selon notre propre niveau de pouvoir d'action, du pain sur la planche, pour retisser des liens, et permettre le retour à une certaine sérénité et à une société ouverte et tolérante.

Ici, à la LES, je voudrais principalement attirer notre attention sur deux de ces situations : d'abord celles de jeunes (et moins jeunes) pour lesquels l'offense suite aux caricature du Prophète les amènent à comprendre, voire soutenir l'acte des terroriste et ensuite le succès des théories du complot.

Si je reviens sur ces deux situations, ce n'est non pas qu'elles soient plus graves que l'islamophobie ou que d'autres actes ou situations décrites plus haut, mais c'est parce qu'elles sont particulièrement présentes à Molenbeek et notamment dans le public avec lequel nous travaillons.

Autant que les autres cas de figures cités, ces deux situations sont le signe d'un fossé qui s'agrandit et se durcit entres les différents groupes qui composent la population. Ici à Molenbeek, ces postures peuvent à l'extrême nourrir le désir de certains jeunes de partir en Syrie. Mais plus largement elles risquent aussi de renforcer l'exclusion des personnes.

Selon moi, le succès des théories du complot sont le signe d'une défiance totale en ces institutions qui sont censées nous représenter, nous protéger. La justice, la police, l'Etat, les médias.

Les vécus individuels de discrimination et de stigmatisation nourrissent une conscience collective de défiance totale envers les institutions démocratiques.

Je voudrais attirer notre attention là-dessus. Non pas que nous ayons à être les chantres, ou défenseurs à tout prix de ces institutions. Nous avons le droit mais aussi le devoir de remettre en question la façon dont notre justice, notre police, nos médias fonctionnent ou dysfonctionnent, "nous pouvons nous révolter contre le racisme postcolonial qui sévit à tous les étages de notre société, nous pouvons être blessés au plus profond de notre chair par les tenants d'une liberté d'expression à géométrie variable, nous pouvons vomir les organes de presse à la botte du grand capital, dénoncer l'hypocrisie des politiques qui parlent de droits de l'homme tout en pratiquant une politique étrangère cynique et criminelle" (j'ai repris cette phrase mais je en sais plus de qui), nous pouvons nous offusquer du deux poids deux mesures de nombreuses politiques. Rappelons-nous, néanmoins, que nous avons la chance de vivre dans une des sociétés contemporaines les plus démocratiques, où nous avons le droit de douter de tout cela et nous avons surtout le droit de le dire.

Donc, au sein de la LES, si notre mission est d'inclure, d'émanciper, d'autonomiser, nous avons aussi un travail éducatif. Il importe de redonner confiance en ces institutions, tout en aidant à les critiquer et à faire valoir les critiques. Il importe d'accompagner nos publics dans le recouvrement de leurs droits, mais aussi dans le développement de l'esprit critique et de la citoyenneté pour éviter une dualisation simpliste du monde qui ne servira qu'aux puissants et aux opposants de la société inclusive pour laquelle nous nous battons toutes et tous.

Notre rôle, votre rôle, en tant que travailleur au service de l'inclusion et de l'émancipation est d'être particulièrement vigilant par rapport à ces symptômes d'un fossé qui grandit et conduit nécessairement à l'exclusion des plus faibles. Nous devons être des ponts qui permettent de faire le relais d'une rive à l'autre du fossé, nous devons être ceux qui permettent même de franchir ces fossés.

Nous ne devons pas être dans le jugement, mais plutôt essayer de comprendre ce qui amène ces postures. Nous ne devons pas être non plus dans le discours moralisateur ni dans le contre-discours qui n'amènera à rien d'autre qu'à une crispation plus importante.

Nous devons pouvoir faire douter, questionner expliquer, faire entendre la diversité des opinions sur l'un ou l'autre sujet, même lorsque ce sont des sujets sensibles.

Aujourd'hui, plus encore qu'hier, il va falloir sortir de la logique du tout blanc/tout noir, du haram/halal, du c'est bien/c'est mal, des gentils et des méchants pour faire découvrir toutes les nuances de gris, les multiples prismes de la réalité et permettre à nos publics de s'approprier les multiples grilles de lecture qui leur permettront d'être plus forts et de mieux braver les vents contraires. (...)

Même si ce discours a été bien reçu, compris et soutenu, c'est néanmoins plus simple à dire qu'à faire. Bien entendu, chacun à son petit niveau, a initié des projets. Au niveau de mon Cabinet, nous avons pris toute une série d'initiatives à destination des professionnels, des jeunes ou des familles : notamment la pièce Djihad, les rencontres avec Mourad Benchellali, des groupes de paroles, séminaires à destination des acteurs de première ligne, des ciné-débats, le premier grand repas interculturel sur la place communale à l'occasion du ramadan, et toute une série d'autres initiatives... Autant d'occasions pour les enseignants, les animateurs, les éducateurs, de prendre part au débat, d'aiguiser leur connaissance, améliorer leur confiance en eux pour permettre le débat aussi avec les jeunes. Autant de moments aussi pour permettre directement aux jeunes de s'exprimer ou au minimum d'entendre différentes grilles de lecture.